Bahram, tu es présent dans nos cœurs et dans nos esprits. Chacun s'attend à ce que tu arrives à l'improviste et que tu lui parles, encore, du conflit qui progressivement a rongé ta vie.
Tu nous as confié tes documents, ce sont des témoins, tu t'y exprimes avec logique et détermination. Tu n'as été démenti sur aucun de tes propos.
Alors " les amis de Bahram " au lieu de parler de toi, pour toi, ont choisi de te donner la parole :

Paroles de Bahram



" Je suis un réfugié politique iranien, réfugié plutôt pour des raisons culturelles : sculpteur, j'enseignais à la Faculté des Beaux-Arts de Téhéran et j'ai choisi la France, pays des Droits de l'Homme et de la Liberté, Terre d'asile. "


En 1989, Mohammad BAHRAMIAN, dit BAHRAM, est entré comme salarié à la Réunion des Musées Nationaux (RMN). En 1991, il signe, au sein de l'entreprise, son profil de poste professionnel. Ses missions y sont définies. Voici ce qu'il en dit :

" La recherche des possibilités d'amélioration des processus de moulage, de la qualité de la production de l'atelier de moulage fait partie inhérente de mes missions. "

" Mon engagement personnel à l'égard du service public culturel m'a amené à avoir pour souci premier :
- d'exiger le respect des critères dans la reproduction des œuvres d'art,
- de défendre l'image de qualité de moulage de la RMN,
- d'éviter les pertes d'effectifs de l'atelier, la destruction et la mauvaise conservation du patrimoine, la disparition du savoir faire et le manque de formation professionnelle.

J'ai proposé, dans chacun de mes dossiers, des voies d'amélioration organisationnelles mais aussi techniques. "

Effectivement, il développe de nouveaux procédés de moulage, met en place un plan de formation professionnelle pour les mouleurs de l'atelier, rédige des rapports analytiques sur la production, le contrôle qualité, et parallèlement, fait breveter deux de ses inventions.
La valeur de ses travaux techniques et théoriques est reconnue par sa hiérarchie supérieure, par des courriers qui lui sont adressés en 1995,1997, 1999 et enfin... en 2003.

Citons :
 

" C'est avec beaucoup d'attention que nous avons étudié vos rapports concernant l'Atelier de moulages du Louvre situé au Trocadéro.
Vous y faites remarquer avec justesse un manque de qualification des mouleurs, une qualité parfois défaillante dans les reproductions réalisées par nos sous-traitants…
Cette étude, terminée à ce jour, a permis de relever un certain nombre d'erreurs et un contrôle insuffisant de notre part.
C'est en fonction de ces résultats que nous avons diversifié notre réseau de sous-traitance pour l'appel d'offres de 1996.
(…) nous pensons que votre place est dans l'atelier où, compte tenu de vos connaissances techniques et de la qualité de votre travail, vous pourrez en faire bénéficier tous les mouleurs qui le souhaiteront. "

(lettre du 15 décembre 1995 de Delphine Caloni, Chef du département de l'Atelier et des Produits dérivés).

Ou encore :

" Le mardi 23 février 1999, M. Mohammad BAHRAMIAN a procédé à une démonstration du procédé dit " à bandes de moulage " qu'il a mis au point, afin d'en démontrer les divers avantages.
Le procédé proposé par M. Bahramian perfectionne le système des bandes en élastomère appliquées sur la membrane (…)
C'est pourquoi nous estimons qu'il serait avantageux pour l'atelier de moulage de la RMN de pouvoir utiliser le procédé mis au point par M. BAHRAMIAN.

(lettre du 8 mars 1999, de Jean-René Gaborit, Conservateur général chargé du département des Sculptures)

Enfin :

" Je tiens à mon tour, à reconnaître, par ce courrier, votre valeur professionnelle, que j'ai pu personnellement appréhender à la lumière de nos différents échanges, de vos réalisations et des dossiers très complets et de grande qualité que vous m'avez adressés.
Je pense que la RMN aurait certainement pu mieux traiter votre situation par le passé, et mieux reconnaître vos compétences professionnelles. "
(lettre du 17 juillet 2003 de Sophie Aurand, Administratrice générale)

Cependant, depuis septembre 1991, Bahram dénonce auprès des responsables ses conditions de travail au sein de l'atelier de moulage, sous les ordres du chef d'atelier.
La situation n'évoluant pas, il se met à l'abri. Voici des extraits du courrier qu'il écrit le 24 juin 1994 au directeur de ressources humaines et au directeur éditorial et commercial :

" Je sollicite de votre bienveillance la reconduction de l'autorisation de travail à temps partiel que vous avez bien voulu m'accorder en octobre 1993.
Les conditions de travail que je dénonçai alors restent malheureusement inchangées.
Je souhaite poursuivre l'analyse des modes de production (fabrication des moules et des épreuves)…
J'ai proposé une formation interne sur le renouvellement des moules (ces derniers sont actuellement source de déficit, dossier remis lors de la réunion d'expression du 6 juin 1994). "

Il dénonce au sein de l'atelier :

" la non-affectation du travail en rapport avec mes qualifications professionnelles, le harcèlement moral, le rejet de mes idées, l' isolement et le sous-emploi. "

Il rapporte des propos tenus à son encontre :

" Je vais te casser dans le métier "
" Quand on est immigré et qu'on a ton âge, on a que le droit de fermer sa gueule. "


En 1997, il subit un 1e choc psychologique :

" Le choc psychologique sur mon état de santé a eu lieu en février 1997 quand j'ai vu la copie simplifiée de mon invention le puzzle 3D, exposée au musée Rodin avec le partenariat de la RMN. "

Jusqu'au bout il ne cessera de demander à la RMN une enquête sur ce fait.

Le 2e choc intervient en 2000. Il vient alors d'obtenir au salon des inventions de Genève une médaille d'Or et une d'Argent pour ses inventions, reçoit les félicitations de la Présidente du conseil d'administration de la RMN, et son invention Bande de moulage est recommandée à la RMN par le Conservateur général chargé des Sculptures.

Pourtant, l'application d'une nouvelle grille d'emplois le déqualifie, alors qu'il demandait une promotion eu égard à ses travaux. De " maître mouleur ", il régresse au titre de " mouleur confirmé ".
Il proteste mais se heurte à une fin de non-recevoir, ce qu'il appelle :

" un silence assourdissant et meurtrier. "


Au sein et hors de l'entreprise, il parle pour la première fois de suicide.

Le 7 mars 2001, un incident survient.
Le Chef d'atelier interdit à Bahram de répondre à la question d'une stagiaire sans formateur.
Pour lui, qui a œuvré pendant des années pour que cet atelier soit un lieu de formation, c'en est trop ! Il se rebelle, l'altercation est violente, devant témoins.
Il est menacé par la responsable du secteur commercial d'être envoyé à l'hôpital psychiatrique. C'est le début d'un arrêt de travail qui ne prendra fin qu'en juin 2004.

Il décide de démissionner, mais l'inspectrice du travail lui conseille de demander au conseil des Prud'hommes la rupture du contrat aux torts de l'employeur.
Il introduit en juin 2001 une action devant les Prud'hommes. Plusieurs renvois sont demandés par l'avocate de la RMN. Il s'épuise, il va mal.

En janvier 2003, il écrit :

" J'ai décidé de mettre fin au harcèlement et à la discrimination avec ma mort au sein de la RMN. Les auteurs du harcèlement et de la discrimination ne sont pas inconnus, ils sont dans l'atelier, ce sont eux qui m'ont chassé de l'atelier en 2001. Comment ont-ils réussi à atteindre leur objectif sans avoir à rendre des comptes " ?



Nous " Les amis de Bahram, posons la question : pourquoi n'y a t-il pas eu d'enquête
pour éviter, dès 1993, l'aggravation de la situation ??

Sa tentative de suicide, le 10 janvier 2003, sera interrompue en raison des promesses qui lui seront faites, par la présidente du conseil d'administration de la RMN et par l'administratrice générale.


Bahram, à la demande de la RMN, se désiste de l'instance prud'homale. Une transaction lui a été promise. Il formule ses demandes et dit :

" Ce n'est qu'en faisant éclater la vérité que je pourrais améliorer ma santé et gommer progressivement les idées noires avec l'espoir. "
Il faut : " qu'apparaisse la vérité sur les éléments qui m'ont conduit à l'action prud'homale, à l'arrêt de travail de 2001, à mon acte désespéré de janvier 2003. "



Bahram a cru en ces promesses, il a cru en cette reconnaissance de ses compétences professionnelles. Son état de santé s'est amélioré, il joignait régulièrement l'employeur en vue de voir aboutir ses principales demandes.

Prêt à reprendre son travail en juin 2004, il se voit refuser le retour dans l'entreprise.
Il est " au placard ", payé à rien faire ! Comment pouvait-il le supporter ?
Face à l'échec de toutes ses demandes, il réintroduit son action en justice, au milieu de l'année 2005.
Ses divers courriers à l'administrateur général, au ministre sont restés sans effet, malgré l'appui syndical.

Dans un courrier, il avait écrit :

" J'aurais souhaité qu'une commission d'enquête soit créée de mon vivant pour que je puisse témoigner et dire ce qui n'est pas encore écrit.
Je considère que la mort volontaire doit avoir un sens.
Ma disparition sera la conséquence de ce silence assassin et attirera l'attention de la presse et de la justice sur ce climat et sur les conditions de travail destructrices et les rendra plus humaines pour les autres. "



Bahram, Monsieur Bahramian, est mort au sein de la RMN le 23 janvier 2006.


Nous, association " Les amis de Bahram ", avons décidé de poursuivre son action en :

* soutenant l'action conduite devant les prud'hommes, même si Bahram préférait " la justice humaine à celle des juges ",
* tendre à ce que toutes les responsabilités soient établies,
* faisant connaître son histoire,
* répondant avec fermeté contre les propos de ceux qui affirment qu'il était suicidaire depuis longtemps.

Bahram ne s'est pas suicidé par passion pour l'entreprise mais à bout de sa situation d'exclusion professionnelle, au bout de sa carrière brisée. Il a été



cassé dans le métier,
cassé dans sa dignité.