Paris, le 2 mars 2006

Mon cher Mohammad,

Nous sommes réunis ici aujourd'hui pour te rendre hommage et saluer ta mémoire. Et s'il est vrai que le travail de mémoire est souvent semé d'embûches, s'il est vrai que cette démarche est une épreuve d'orfèvre inscrite dans la durée, nous prendrons tout le temps à partir de ce lieux symbolique, à partir de ce moment unique, pour accomplir ce devoir au fil des jours à venir.

Car dire qui tu étais Mohammad, ce que tu as forgé, dire ce que tu as créé, tout ce que tu as offert, tout ce que tu clamais est non seulement pour nous un devoir mais plus encore un besoin irrépressible, une nécessité impérieuse.

Non ! Nous ne sommes pas là en ce 2 mars pour faire le deuil d'un camarade tragiquement disparu. Faudrait-il en effet que nous renoncions à prolonger ton combat admirable pour la justice et la vérité ? Faudrait-il que nous rangions soudain dans quelque recoin poussiéreux nos projets communs et notre idéal partagé ? Non ! Nous ne voulons pas que nos souvenirs soient fossilisés et se perdent peu à peu dans les limbes du passé.
Notre présence ici vaut engagement pour l'avenir. Parlant, écrivant et agissant pour toi, comme à tes côtés malgré la cruauté de ton absence, nous ferons vivre tes rêves et tes convictions.
Tu aurais souhaité que nous allions de l'avant et que nous soyons audacieux. Nous ferons de notre mieux, tu m'entends bien, pour que tes travaux donnent les plus beaux fruits et soient les témoins durables et vivaces de ton histoire.


En 1984, tu as quitté la terre de tes parents, l'Iran, pour rejoindre la France. Voilà bien un pays que tu n'as pas choisi au hasard. Tu étais si fier de proclamer ta passion des lumières et des droits de l'homme. Toi le voyageur, l'homme des idées, le poète, le sculpteur, tu voulais une France humaniste, ouverte au monde, foyer foisonnant des cultures. Tu voulais une France terre d'accueil et d'espoir mais également du changement, d'autres possibles politiques et sociaux.
Hélas, ce pays tant aimé, peu à peu tu l'as perdu de vue sous les coups de boutoir du mépris, des rejets, des discriminations et de cette espèce de haine ordinaire qui prospère sur le terreau de la misère et du désespoir.
Et tu avais raison assurément de nous prévenir contre les tentations du repli identitaire et de l'obscurantisme. A l'heure où des lois liberticides et répressives sont promulguées. A l'heure, où nos camarades immigrés sont montrés du doigt, réprimés et pour finir chassés, nous n'oublierons pas ton message de respect et de fraternité entre les peuples. Nous ne l'oublierons pas et nous lutterons comme tu le faisais si bien.



Comment à présent trouver les mots justes pour évoquer ta rencontre avec ce ministère, le ministère de la Culture et, en particulier, avec la Réunion des musées nationaux ? Comment parler de ce qui fut pour toi la promesse d'une grande aventure quand ce nous appelons tous la RMN, quand que ce nom est entaché à jamais du drame du 23 janvier.
Après ton arrivée en France, tu t'es rapidement tourné, quasi naturellement, vers cette institution du service public culturel. Où mieux que dans cet établissement chargé de transporter au plus loin la création et le travail de l'imaginaire pouvais-tu trouver ta place ? Tu étais, toi aussi, de ceux qui donnent à voir le monde autrement.
Nous tous ici réunis, et je pense en particulier à tes collègues de la RMN, nous savons combien tu t'es investi dans le rayonnement et le développement de l'atelier de moulages du Louvre et des musées de France, combien tu as fait avancé ses techniques et son art. Rigoureux, exigeant, tu ne ménageais pas tes efforts pour que ce merveilleux objet de service public et de démocratie culturelle soit préservé. Tu incarnais à merveille l'idée que le travail, loin d'être un fait laborieux, est éminemment un acte culturel.
Mais la RMN a bientôt arpenté des terrains glissants. Tu as compris immédiatement le danger de dérives mercantiles et de choix politiques fort éloignés du service des musées nationaux. Tu as compris aussi vite que le démantèlement était en germe. Voilà ce que tu ne supportais pas, ce que tu ne supportais plus. Tu auras voulu jusqu'au bout dénoncer cette situation. Or, cette posture courageuse ne t'a valu que mépris et humiliations répétées.
La RMN et, notamment, l'attitude ignoble de certains de ces dirigeants méritait-elle que tu commettes l'irréparable. Nous ne le croyons pas Mohammad. Pour autant, nous sommes déterminés à nous battre pour que la RMN retrouve sa place au coeur même des musées nationaux, pour qu'elle retrouve toutes ses lettres de noblesse. Plus encore, nous mettrons tout en oeuvre pour que plus jamais aucun salarié de la RMN ne subisse les ravages d'une politique des ressources humaines désastreuse. Nous te le promettons Mohammad.

Je profite d'avoir la parole en ce midi inoubliable pour te dire combien je t'ai aimé Mohammad et combien tu m'as enrichi. Je n'oublierai jamais ces soirées où nous refaisions le monde à l'infini. Nous étions finalement toujours d'accord pour conclure qu'un autre monde est possible, tout près, très vite. Et je veux retenir surtout nos discussions à bâtons rompus sur la poésie, la littérature et toutes ces sortes de choses merveilleuses qui nous font grandir. Tu fus l'une des rencontres marquantes de ma vie. Je t'en remercie.
 

Franck Guillaumet