Amoo Bahram


Comme tout le monde pouvait s’en douter ou peut être comme personne n’aurait pu le concevoir, Amoo Bahram a mis cinq étages entre lui et nous. Si je l’écrit aussi crûment, c’est parce qu’il a fait quelque chose de cruel pour nous et certainement pour vous qui avez pris la peine de lire ces hommages. Parce que Amoo nous a laissé et on l’aimait. Je pense que ça devait être nécessaire s’il l’a fait, il l’a fait.
Ma dernière discussion avec Amoo, c’était vers le 2 janvier, je l’invitais à déjeuner chez moi, et puis le ton est monté, surtout de mon côté, je lui disais que les amis avaient le droit de donner leur avis et même de contredire. Et sur ça, il n’était pas d’accord. Pour lui, un ami devait écouter sans jamais rien dire, sans rien reprocher. Je ne pouvais pas lui dire qu’il avait raison puisque je n’étais pas d’accord. Il avait droit de ne pas être d’accord mais moi non ? Il ne voulait pas que je ne sois pas d’accord. Moi « lo rebelle », comme il disait avec son éternel accent ! Cette fois notre conversation s’est terminée dans un cul de sac. Ce jour là, dès qu’il décrocha et que je l’entendis, je compris que toute la souffrance de son corps, toute la douleur de son âme avaient finies par être matérialisées dans ses cordes vocales brisées. Alors il me parla de suicide et ma colère commençait à monter. Ce n’est qu’après que je compris.
Non il n’est pas fou. Non.
Celui qui dit cela n’a jamais connu la détresse d’un rêve inaccessible.
Celui qui pense cela ne s’est jamais retrouvé nu devant l’absurdité de sa vie.
Amoo n’était pas entré dans un cycle « normal » de vie, il n’avait pas de femme ni d’enfant. Il n’avait peut être pas vu l’intérêt que avez tous trouvé à vous marier. Il n’avait plus ces œillères que la vie vous a données, celles qui vous empêchent de voir qu’on est là pour rien.
Il n’avait pas la prétention de supporter voir sa vie tourner en rond. Il avait envie d’en faire quelque chose de grand. Il n’avait pas investi ses revenus dans un grand appartement. Il avait investi sa vie dans la lutte du lilliputien contre le géant. Mais il était seul à se battre. Même si certain l’on soutenu, il était face à lui-même dans cette lutte. Il n’avait pas fait un choix de vie commun, et le sens commun l’a traité de fou.
Quand il a compris que cette lutte ne pouvait continuer parce que, la retraite approchant, ses revenus ne pourraient plus financer son « dossier ». Il a compris que s’il n’avait plus cette lueur d’espoir qui l’avait guidée tant d’années, sa vie allait devenir absurde. Lorsque sa vie allait commencer à s’arrêter, il a préféré mettre fin à son rêve. Il nous a laissé avec un vide.

Je veux l’entendre parler du Louvre et des injustices du monde entier, juste pour l’entendre encore.
J’aimerais lui parler même si c’est pour m’énerver, juste pour lui parler encore.

Je voulais parler du rôle qu’il a joué dans ma vie. Mis à part le fait qu’il était présent dans ma vie depuis mon enfance et qu’il ait été là à chaque moment important de mon parcourt, ce professeur des Beaux Arts est l’une des personnes qui m’a poussé dans les disciplines artistiques, il m’emmenait au musée pour dessiner et surtout il a fait naître en moi l’envie de sculpter.

Dans la dernière lettre que je lui ai écrit je lui souhaitais une bonne année, je pense qu’il commence enfin à en percevoir la saveur, mais il va me manquer, il va te manquer.

Azar